
Ton roman, 107 ANS, aborde un thème très douloureux : la souffrance amoureuse qui va jusqu’à la démence. As-tu fait au préalable des recherches avant de commencer à écrire ce roman ?
Disons que, comme beaucoup, je crois connaître la souffrance et l’amour, oui. En ce qui concerne la démence, je m’intéresse aux comportements dits “anormaux“ depuis longtemps, mais je n’ai pas spécialement fait de recherches. Pour les actes dont tu parles, et que je ne désire pas dévoiler ici, j’ai suivi quelques cas, mais pour l’essentiel, j’ai laissé Simon faire, je l’ai accompagné sans le juger, et j’ai eu mal avec lui. On ne peut pas écrire n’importe quoi sur des sujets aussi sensibles, et qui causent autant de dégâts, il faut bien évidemment faire attention, être le plus juste possible. Mais je ne souhaitais pas spécialement écrire une thèse sur les comportements obsessionnels : mon idée de départ était d’écrire un roman d’amour absolu qui puisse se lire comme un polar. L’amour, la souffrance et l’obsession sont depuis toujours des bons moteurs en la matière.
La lecture de 107 ANS est une expérience violente pour le lecteur. Je veux dire par là que tu ne nous épargnes pas les descriptions détaillées de ce que s'afflige Simon. Était-ce une volonté de ta part de ne rien cacher de la souffrance physique et morale qu'endure ton personnage ?
Ma volonté n’était en aucun le sensationnalisme littéraire ; d’ailleurs, les actes dont tu parles ne sont finalement pas si nombreux et violents que ça, s’ils font si mal, c’est que nous ne regardons pas Simon souffrir, nous souffrons avec lui, nous nous enfonçons avec lui. C’est tout l’intérêt et toute la difficulté d’un récit à la première personne, il faut que le lecteur devienne le narrateur, que le voyeurisme se transforme en compassion. A partir de là, si c’est réussi, on peut passer du rire aux larmes, de la douceur à la violence, on ne devient plus spectateur d’un récit mais acteur. Je présume que c’est pour cela que le livre semble toucher autant les gens, qu’ils m’en parlent comme d’une expérience à la fois belle et douloureuse, comme s’ils avaient vécu eux-mêmes cette histoire d’amour. C’est la première fois que des gens pleurent en me parlant d’un de mes livres : pour un écrivain, c’est une récompense incroyable, surtout pour quelqu’un comme moi, qui est plutôt habitué à faire rire. Pour ce qui est de ne rien cacher, c’est la moindre des choses : si on a peur de se mettre à nu, de fouiller dans les zones les plus sombres, les moins avouables, je pense qu’il vaut mieux ne pas écrire.
Simon a pourtant tout pour être heureux. Il est riche, ne vit pas dans une banlieue chaude, n'est pas opprimé par l'autorité parentale. Comment peux-tu expliquer alors l'état dans lequel il se trouve ?
Il me semblait plus intéressant de partir d’un personnage plutôt gâté par l’existence, ne pas lui trouver d’excuses sociétales ou éducatives. Simon résiste aux schémas depuis toujours, il ne croit pas ce qu’on lui apprend, il a une vision poétique et radicale de la vie et de l’amour, et donc ne rentre dans la norme actuelle. Mon éditeur pense que Simon est un fanatique : je crois finalement être d’accord avec lui, mais dans le sens où il sait qu’il n’y a que l’amour qui puisse sauver les gens, mais pas l’amour de carte postale qu’on nous présente dans les magazines, l’amour absolu, qui peut aller jusqu’à la mort. Avec panache, et humour, sans être dupe. C’est ce qui rend le personnage à la fois attachant et bouleversant, il n’est pas dupe une seconde de son état, il est capable d’en rire, même dans les pires moments, même quand sa vie ne tient plus qu’à un fil.
107 ANS est écrit à la première personne. Y a t il des points communs entre toi et le personnage principal, Simon ?
Bien sûr. Même si moi, j’ai grandi dans une banlieue pauvre, et que mes parents ne sont pas riches. Je suis Simon, comme je suis Lucie, comme je suis La Gosse, Bartholomé, Walter, je suis tous les personnages de ce roman, et donc je n’en suis aucun. Mon désir, sur ce livre, n’était pas l’autofiction, mais le romanesque. Mais même dans le romanesque, il y a forcément de l’autofiction : je suis persuadé que Walter Scott mettait beaucoup de lui-même quand il écrivait Ivanhoé. Après, la question de savoir ce qui est vrai et ce qui est faux n’a aucun intérêt. L’important est que cela touche les gens. Que les quelques personnes qui vous connaissent bien puissent être gênées, ou au contraire touchées, par certains détails ne doit pas être un obstacle à l’écriture, et que les autres cherchent à deviner ces détails encore moins. Il faut être un peu pervers pour écrire, ou tout du moins joueur.
Le personnage central est donc Simon, qui a 16 ans quand débute le roman. Simon tenait déjà un rôle important dans ta première pièce de théâtre, La Nuit du Thermomètre. Pourquoi cette volonté de remettre la lumière sur lui ?
C’est une volonté de circonstances. Je n’avais pas prévu, il y a six mois, d’écrire ce livre, mais les circonstances ont fait que je n’avais pas le choix. C’est le côté mystérieux de l’écriture, on ne contrôle pas tout, des choses s’imposent parfois, et il ne faut pas chercher à lutter. J’avais sans doute besoin, pour ma santé mentale, d’écrire 107 ANS, alors que les gens qui l’ont lu pensent sans doute le contraire. C’est le côté joueur dont je te parlais, ça ne me déplait pas qu’on me regarde bizarrement !
L'histoire de Simon ne peut pas s'arrêter ainsi. As-tu envisagé une suite ?
En vérité, mais ne le répète pas, 107 ANS s’inscrit dans ce qu’on appelle un peu pompeusement un triptyque, une histoire en trois parties, celle de « Simon et Lucie ». Ce qui m’intéresse et m’amuse, c’est de raconter une histoire avec trois supports artistiques différents, trois histoires autonomes, qui peuvent se lire ou se voir sans connaître les autres parties. La première partie de l’histoire est une pièce de théâtre, la seconde un roman et la troisième un film (avec évidemment Emma de Caunes et Frédéric Andrau, que j’espère écrire et réaliser dans deux ou trois ans). En cela, 107 ANS n’est pas une suite de La Nuit du Thermomètre, mais un roman à part entière.
Pourquoi avoir choisi ce titre ?
C’est une expression un peu absurde que j’aime beaucoup, qui me fait rire : Ça va pas durer 107 ans !, On va pas rester là 107 ans ! Or il se trouve – tu as vu la construction du livre – que le temps a une grande importance dans l’histoire. De plus, l’origine de cette expression, comme je l’ai appris, provient du temps que l’on a mis à construire Notre Dame de Paris, et qui a donc été un peu long que prévu ! Or je trouve ce parallèle très beau, passer 107 ans à s’acharner à construire le plus bel édifice à l’amour d’une femme ou à l’amour d’un Dieu, quelle est vraiment la différence ?
Quelque chose à ajouter à la veille de sa sortie ?
Non, mon général. Si ce n’est que le livre ne m’appartient plus tout à fait et que ce n’est pas forcément simple à vivre. Mais comme tu le vois, j’arrive enfin à en parler, à être un peu moins autiste à son sujet. J’ai l’impression que ça s’arrange, non ?
Propos recueillis par Karen Tuyserne,
le 25 septembre 2003